Diane Langlumé - Journaliste

Critique de "Concerti senza orchestra" de Nicola LECCA

Recueil de nouvelles (152 pages)

avril 1999 par Diane Langlumé

RESUME :

Le livre est composé de huit chapitres, qui sont autant de nouvelles, une pour chaque note de la gamme (Do, re, mi, fa....). L’auteur parle à la première personne, en changeant à chaque fois de personnage et d’histoire. Ainsi, dans “Do”, il incarne un pianiste obsédé par Beethoven et par la brume, pianiste qui a passé le plus clair de ses jours dans des institutions psychiatriques pour avoir déclaré être Ludwig lui-même. Dans “Re”, un pianiste est mystérieusement rongé par le trac à l’idée de jouer l’Empereur de Beethoven jusqu’à ce qu’il découvre que cette angoisse lui vient du souvenir refoulé de sa mère mourant au piano en jouant ce même concerto alors qu’il n’était qu’un tout jeune enfant. “Mi” est dédié à la folie d’une adolescente, qui joue trop parfaitement, trop tôt, que le public épouvante et qui finit par se retirer du monde pour jouer Mendelssohn dans la pénombre.

“Fa” évoque un parcours de la pauvreté à l’aisance, des bas-fonds de Marseille à la ville de Nice, où une pianiste découvre son alter ego violoniste ; elles deviennent complémentaires et inséparables sans avoir jamais recours à la parole pour communiquer. Dans “Sol”, un vieux compositeur italien se retire en Suisse où il fait la connaissance d’une charmante veuve qui meurt en lui laissant un étrange carnet, journal imaginaire d’un compositeur qui perd sa raison de vivre en perdant l’inspiration. Le vieux compositeur est troublé à l’extrême par la lecture du journal mais parvient à conserver l’inspiration. “La” évoque l’amour non déclaré d’un mélomane pour une interprète de Brahms. “Si” retrace le plus célèbre concours qu’affrontent les violonistes talentueux : le Prix Paganini, et la rivalité de deux jeunes garçons. Pour finir, “Do” constitue une sorte d’épilogue, semble-t-il partiellement autobiographique : les méditations d’un jeune écrivain qui vient d’achever son dernier roman ; une intéressante mise en abîme, sorte de clin d’oeil.

L’on parle volontiers des “trois âges de la femme”, dans Concerti senza orchestra, l’on pourrait parler des âges de la musique : l’enfant prodige, les sacrifices, les heures d’exercices, les concours, la célébrité, les concerts, la richesse, la composition, l’angoisse, la solitude, la vieillesse, la folie...

CRITIQUE :

Les nouvelles illustrent les sacrifices consentis par les protagonistes au nom de la musique et retracent toutes une forme d’amour et/ou de déraison. Mais l’amour n’est jamais humain, charnel ; au contraire, il frappe par son asexualité : les virtuoses apparaissent désincarnés, animés par le seul désir de jouer sans cesse, sans trêve. Comme si la musique était le seul amour possible et qu’elle ne consente aucune récompense si ce n’est la victoire d’un concours et l’enrichissement matériel qui en découle -l’auteur met ses personnages en situation dans des décors fastueux de grands hôtels, grands cafés, grands restaurants, éternels clichés de la vieille Europe. La consécration sociale est source de joie véritable, mais demeure stérile : elle se consomme dans le luxe et la vanité, ne donne jamais lieu à un échange sur le plan humain ou à une réalisation affective. Symboliquement, les quatre duos potentiels du roman se nouent : 1) dans le silence, 2) par le truchement d’un livre après le décès de son auteur, 3) platoniquement et secrètement, 4) de manière très ponctuelle, si bien qu’il n’existe jamais d’échange verbal, concret et durable au-delà de la musique, musique où s’exprime enfin la voix intérieure de l’interprète dans une infinité de nuances. Tous les personnages sont célibataires, la musique est leur seule vie : elle les habite, ou plutôt elle les hante, les possède. D’ailleurs, ces personnages sont des enfants surdoués qui ont grandi, mais en conservant certains de leurs traits infantiles comme leur profond manque d’humilité par rapport à leur talent, et leur narcissisme achevé.

Lecca a une faculté surprenante de s’incarner en des personnages très différents sans jamais s’échouer sur les écueils de l’autobiographie, et avec une étonnante justesse lorsqu’il s’agit de décrire les habitudes d’un vieil homme ou de créer un personnage féminin tout en finesses. Les nouvelles n’ont pas le même rythme, pour Lecca il s’agit surtout de créer une atmosphère. “Re”, “Fa” et “Si” paraissent particulièrement réussies. Dans “Fa”, l’héroïne vit à côté du port de Marseille et décrit son dégoût quasi-existentiel de l’abominable odeur de poisson pourri qui y règne (elle craint que son âme ne finisse, elle aussi, par être souillée par l’odeur !). Dans un passage truculent (p.61), la pianiste évoque sa vieille voisine qui l’insulte parce qu’elle joue du piano. En effet, celle-ci n’est pas dérangée par les cris de la femme battue de l’étage supérieur, ni par ceux des enfants dans la rue, ni par la puanteur du poisson, ni par le mari répugnant qui partage sa couche, mais exclusivement par les accords de l’Arabesque de Schumann qui dénaturent son oreille de poissarde...

Sur le plan stylistique, les nouvelles sont écrites d’une très belle plume, poétique, raffinée, précise. L’on ne peut que s’étonner de voir chez un auteur de vingt-deux ans une telle assurance, et une culture musicale aussi étendue (qui ravira tous les mélomanes). Lecca signe là un premier livre de qualité.

STATUT :

Publication refusée chez Albin Michel.

Jamais traduit ou publié en France à ce jour. Toujours disponible en Italie.



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