Diane Langlumé - Journaliste

Critique de "Fattacci (Il racconto di quattro delitti italiani)" de Vincenzo CERAMI

Roman policier / essai (204 pages)

octobre 1998 par Diane Langlumé

RESUME :

Cerami rencontra un jour un jeune couple marié d’apparence heureuse. Une semaine plus tard, la femme tua son mari dans son sommeil avant de se suicider. Cette histoire le fascina, lui qui n’avait rien pu déceler une semaine à l’avance, et lui donna l’idée de relater quatre crimes authentiques pour un quotidien romain.

Le premier chapitre, “La vendetta del canaro”, se passe en 1988 et raconte le meurtre de Giancarlo Ricci, ancien boxeur, toxicomane, délinquant, chef de bande terrorisant tout un quartier. Son assassin est un de ses “amis”, ami qu’il opprimait sans vergogne, Pietro De Negri, toiletteur pour chiens. Un jour, Pietro décide de faire cesser ces agressions et tue Giancarlo à petit feu pendant sept heures, l’amputant de son vivant, avec une violence et un sadisme inouïs, afin soi-disant de faire un exemple.

“L’omicidio del nano” retrace le meurtre en 1990 du nain Domenico Semeraro, dit “Mimmo”, 44 ans, taxidermiste de son état. Son jeune protégé, Armando Lovaglio, 20 ans, étudiant, dont il abusait physiquement et moralement, a fini par se rebeller et par l’étrangler, jetant son corps dans une décharge.

Le troisième homicide est celui de Carla Gruber, tuée en 1970 d’un coup de revolver en pleine poitrine par son amant jaloux, Luciano Luberti, le “bourreau d’Albenga”, collabo, nazi, auteur de centaines d’exécutions (“L’omicidio è la più eccitante delle attività umane”). Détail intéressant : il veille le cadavre de sa femme pendant plus d’un mois.

Le dernier volet de ces faits divers est de loin le plus réussi. Le Marquis et la Marquise Casati Stampa di Soncino s’aiment platoniquement dans leur univers doré : impuissant et homosexuel refoulé, le Marquis livre sa femme aux pulsions de jeunes inconnus de passage qu’il paye, tandis qu’il observe et photographie avidement, jusqu’au jour où un jeune homme, Massimo, se fait plus pressant que les autres. La Marquise voit en lui l’espoir de se libérer des désirs pervers de son mari qui font d’elle une putain. Pour se délivrer du triangle infernal, le Marquis tue sa femme, puis Massimo, et se suicide.

CRITIQUE :

Vincenzo Cerami part du postulat que chacun d’entre nous peut d’un seul coup sombrer dans le “giallo” : nous sommes capables de faire le mal précisément parce que nous sommes capables de nous en empêcher. C’est cette ligne ténue entre le bien et le mal qui fascine l’auteur, qui le pousse à réexaminer quatre meurtres qui ont défrayé la chronique italienne. Qu’est-ce qui fait que tout à coup un être bascule dans la violence ? Quels sont les mécanismes qui le poussent à agir à tel moment plutôt qu’à tel autre ? Dans quelle mesure l’emprisonnement dans un contexte socio-économique, l’appartenance à tel ou tel quartier difficile déterminent-ils un meurtre ? L’auteur confesse dès la préface que son ambition est de nous livrer une interprétation du temps présent à travers “questo mio viaggio in esistenze sconvolte”.

Cerami a choisi ces délits en obéissant à certains critères de sélection : la diversité des meurtres, la banalité des gens qui les ont perpétrés (“des hommes qui pourraient être nos voisins de palier”), et surtout la complicité malsaine et névrosée qui liait à chaque fois le bourreau à sa victime et réciproquement. Cerami effectue ainsi une sorte de “compte-rendu psychologique”, selon sa propre expression, d’affaires criminelles. Les histoires sont bien écrites, bien documentées, truffées de citations de maîtres du genre (Poe, etc.). Cependant, lorsque l’auteur décrit méticuleusement (pp.42-49) la façon dont l’assassin étouffe son ami en lui faisant avaler ses parties génitales qu’il lui a auparavant sectionnées ainsi que quatre doigts, la langue, le nez, les oreilles, lorsqu’il explique comment l’assassin a enfoncé ces membres coupés dans les divers orifices du corps de la victime, qu’il détaille la façon dont il lui ouvre le crâne (sans parler du passage où une meurtrière explique comment elle a transformé des dizaines de cadavres en blocs de savon) l’on n’a qu’une envie, c’est de fermer le livre en se disant qu’il existe aussi une limite à la complaisance, à la curiosité morbide, au voyeurisme même (puisque ces crimes ont réellement eu lieu). En effet, certains faits sembleraient plus à leur place dans des annales de psychologie criminelle qu’à la portée du premier lecteur dont la sensibilité peut être sérieusement heurtée (et c’est presque un understatement anglais !). Le procédé narratif est lui-même dérangeant : au lieu de partir du crime pour parvenir à son élucidation et à sa punition, comme dans un roman policier traditionnel, ce qui a quelque chose de satisfaisant et d’apaisant pour l’esprit du lecteur, l’auteur fait allusion au crime puis le décortique (très superficiellement par rapport à l’ambitieux projet initial, et en citant les rapports des divers spécialistes plutôt qu’en élaborant ses propres conclusions) en suivant la chronologie bizarre de l’enquête où chaque étape renvoie sans cesse au crime en lui apportant de nouvelles précisions. Une sorte de spirale malsaine dans laquelle le lecteur est enfermé jusqu’à la fin de l’histoire mais dans laquelle l’auteur semble naviguer avec délectation : parfois il décrit le meurtre comme s’il en avait été témoin, et l’on finit par penser qu’il se complaît à le vivre par procuration. Certains passages sont insoutenables. L’on se demande, de l’auteur, de la victime ou du meurtrier lequel est le plus dérangé. A conseiller aux grands amateurs de macabre et aux adeptes du cauchemar nocturne...

STATUT :

Publication refusée chez Albin Michel.

Jamais traduit ou publié en France à ce jour. Toujours disponible en Italie.



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