Diane Langlumé - Journaliste

Critique de "La Storia di..." de Lino VALENTI

Roman (245 pages, manuscrit)

septembre 2001 par Diane Langlumé

RESUME :

Le soir de la Saint-Sylvestre 1969 à Rome, Aldo, 23 ans, découvre dans la rue un clochard qui vient de tenter d’abréger ses jours à coups de tessons de bouteille. Il l’emmène à l’hôpital, se prend d’affection pour lui et voit en lui une figure paternelle, lui qui est orphelin. Plus tard dans la nuit, Aldo est témoin de la double overdose d’un couple d’adolescents, entraînant la mort immédiate du garçon.

Le clochard, Carlo, se révèle n’être âgé que de 35 ans et son visage marqué trahit un passé tourmenté qu’il se refuse à confier à Aldo. Peu de temps après, Carlo disparaît en laissant à Aldo un paquet de feuilles jaunies qui retracent le récit de sa vie. Aldo se passionne pour la lecture de cette tragédie familiale.

Carlo est né en Sicile, cadet d’une famille de onze enfants. Orphelin très jeune, il voit sa famille ruinée et sa fratrie décimée par la guerre et par une rixe locale au cours de laquelle sa sœur est violée. De ses sœurs, l’une entre au couvent et les autres fuient en Argentine. Carlo se retrouve seul au monde. Gravement touché par les événements, il séjourne en hôpital psychiatrique. A 17 ans, il vit d’expédients, de sa peinture et de son corps. Carlo fait la connaissance de Monseigneur Giovanni, important prélat du Vatican qui tombe amoureux de lui et lui offre sa protection ainsi que la possibilité d’étudier les arts à Rome à ses frais, tout en lui promettant de ne jamais le toucher. Carlo accepte. Cependant, Giovanni devient rapidement plus qu’un bienfaiteur pour Carlo qui nourrit à son encontre des sentiments très ambigus, mêlés d’érotisme et d’inceste pour l’homme qui lui tient lieu de père. Il fait preuve d’une jalousie féroce à l’encontre des amants de Giovanni. Pour fuir ces sentiments qui lui font honte, Carlo séduit Alice, la nièce de Giovanni, une jeune femme traumatisée depuis qu’un inconnu l’a violée dans son enfance et que son père s’est pendu de douleur en la découvrant. Sur le plan psychique, Alice est une enfant, fragile et inconsciente, sujette à d’imprévisibles crises d’hystérie. Un jour à la plage, Carlo profite d’Alice et celle-ci tombe enceinte. Pour réparer l’offense, Carlo est contraint de l’épouser, bien qu’il n’ait que 19 ans. Il part habiter avec Alice et sa mère Irène. Alice se refuse à consommer le mariage : les relations sexuelles la mettent en état de choc et d’amnésie.

Frustré sexuellement, Carlo devient la proie facile de ses propres pulsions à l’égard de Giovanni. A plusieurs reprises, et quasiment sans contact, il a des orgasmes avec Giovanni. Ceux-ci sont suivis de remords et de disputes violentes avec son bienfaiteur lascif. Il se confie à Olga, une femme plus âgée que lui, qui lui donne du plaisir sans rien demander en échange.

Bianca naît à ce moment : Alice sombre dans la folie après la césarienne et refuse sa maternité. Carlo se dédie entièrement à l’éducation de sa fille et trouve en celle-ci l’oubli et le réconfort. Les épisodes érotiques et conflictuels se succèdent avec Giovanni. En faisant irruption chez lui un jour, Carlo découvre avec horreur la sexualité sado-masochiste de Giovanni et les orgies gainées de cuir qu’il organise entre prêtres. Les années passent. Alice se remet mais entre dans une secte et disparaît. La police retrouve des corps calcinés dont l’un porte la robe d’Alice, sans toutefois que son identité puisse être établie avec certitude.

Olga se révèle être une prostituée, et son souteneur, Vladimir, commence à faire chanter Carlo en menaçant de révéler la nature de sa relation avec Giovanni et les dépravations de celui-ci. L’histoire tourne au drame : Carlo refuse de payer et Vladimir tente de tuer Olga. Carlo s’interpose et tue Vladimir pour défendre Olga qui, malgré ses efforts, expire en confessant à Carlo tout son amour. Accusé à tort du double meurtre, Carlo écope de 10 ans de prison ferme après un nouveau séjour en hôpital psychiatrique. Il se lie d’amitié avec ses compagnons de cellule, et tout particulièrement Marco. Pendant son absence, Bianca grandit mal, devient insolente et commence à se droguer en compagnie de Mario, son amoureux. Carlo est violé par quatre codétenus la veille de son acquittement en appel. Carlo est hospitalisé. Les journaux à scandale parlent de sa libération et de son viol. Un ancien amant de Giovanni ajoute au scandale en révélant l’homosexualité du prélat, ses pratiques sexuelles dévoyées, et dénonce la nature des rapports existant entre Carlo et Giovanni. Exilé dans le Tiers-Monde par le Vatican, Giovanni s’y donne la mort pour préserver Carlo et Bianca. Il confie à son avocat une longue missive pour Carlo qui relate sa vie et lui donne en héritage la maison de son enfance en Sicile qu’il a rachetée et fait restaurer en gage d’amour et pour se faire pardonner la disgrâce qu’il a fait s’abattre sur la famille. Il révèle en effet dans cette lettre que, abusé lui-même par son beau-père dans l’enfance, puis par des prélats corrompus au séminaire, c’est lui qui a violé Alice dans son enfance et causé la mort du père de celle-ci, qui n’était autre que son demi-frère. Pour réparer ses torts, il avait ensuite pris Alice et Irène sous sa protection. Le scandale avait été étouffé pour préserver l’honneur de la famille et le peu de santé mentale qui était resté à Alice, laquelle avait tout oublié du terrible événement.

De retour chez lui, Carlo voit Bianca, très choquée par les révélations dans la presse, s’éloigner de plus en plus de lui. Elle se drogue et finit par s’enfuir avec son Mario. Au comble du désespoir, Carlo part à sa recherche et sombre une fois encore dans la folie, devenant alcoolique et clochard. C’est ainsi qu’Aldo le découvre le soir de la Saint-Sylvestre. Irène, elle, rejoint la secte qui avait englouti sa fille, sombre elle aussi dans la folie et meurt d’une crise cardiaque.

Après la lecture de la tragique épopée familiale, Aldo a le pressentiment que les deux jeunes de l’overdose dont il a été témoin ce soir-là ne sont autres que Bianca et Mario. Mario est mort, mais Aldo retrouve Bianca quelques mois plus tard, désintoxiquée et assagie. Ils partent alors à la recherche de Carlo et le découvrent dans l’Ile de Stromboli, où il est retourné vivre de sa peinture et a retrouvé par hasard son amour de petite enfance, Rosella. Carlo épouse Rosella dans la demeure familiale. Aldo lui demande la main de Bianca et l’histoire se dénoue sur une note optimiste.

CRITIQUE :

Valenti peint une société corrompue par le vice et dans laquelle aucun épanouissement n’est possible. L’image donnée de la paternité est terrible : les femmes/mères sont folles, inexistantes ou fanatiques religieuses (Irène, Alice, sœur de Carlo), tandis que les hommes/pères abusent des hommes, des femmes et des enfants, pratiquent le viol, les coups et l’extorsion en quasi-totale impunité (Giovanni -père métaphorique dans ce cas-, son beau-père, Vladimir, etc.). Les prêtres sont tous corrompus : des défroqués et des obsédés sexuels ; tandis qu’en prison, on ne trouve que de braves innocents. Au milieu de tout cela, les larmes, l’impuissance, la folie. Des personnages victimes qui se débattent mollement, confits de bons sentiments et de désespoir. L’on se dit que dans la caricature, l’auteur en fait parfois trop. Les situations et péripéties sentimentales semblent trop schématiques et répétitives. Cela ressemble à la folie congénitale des Rougon-Macquart, mais on n’y retrouve ni le souffle ni le réalisme d’un Zola. Il y a un peu trop d’apitoiement, de larmes, de longueurs, de pressentiments fatals, en bref, de mièvrerie. Le dénouement se fait un peu attendre. L’on a du mal à croire en la vraisemblance d’un amour de petite enfance retrouvé in extremis, expédient un peu facile pour clore le récit. De plus, l’on a le sentiment que la réelle obsession (autobiographique ?) de l’auteur réside dans l’abus sexuel et homosexuel. La sexualité n’est jamais bien vécue : source d’amnésie (Alice), d’abstinence et de honte (Carlo), de mort (Olga), de castration (fille de Marco), de dépravation, de viol et de pédophilie (Giovanni, codétenus, beau-père de Giovanni, prélats, etc.). Les passages qui traitent de ce thème sont les plus authentiques, les plus sentis : en dehors, l’on a le sentiment que l’auteur s’égare et brode (par exemple, le suspens autour du viol d’Alice est un secret de polichinelle, dès le début les soupçons se portent sur Giovanni) pour construire une histoire autour du seul thème qui l’intéresse réellement, la pulsion de transgression sexuelle, sans cesse présente et sans cesse dissimulée, jamais réellement condamnée. Ici, les prêtres ont une vie sexuelle (et laquelle !), et personne ne semble porter de jugement moral ou chrétien sur la question. Les questions secondaires (comme la disparition d’Alice, fait psychologique marquant dans le roman) sont évacuées dans un certain manque de cohérence narrative dont l’auteur aurait pu se dispenser (par exemple, faire vraiment mourir Alice au lieu de laisser planer un doute qui par la suite n’est pas élucidé).

Sur le fond, Valenti paraphrase souvent la douleur au lieu de l’exprimer. Le ton est introspectif mais la caractérisation demeure superficielle. Les pointillés du titre soulignent une caractéristique de ce livre : la mise en abîme. En effet, l’histoire d’Aldo contient celle de Carlo qui contient celle de Giovanni et les trois histoires s’entremêlent, ce qui croise les points de vue et permet une distanciation intéressante. Sur le plan grammatical, quelques maladresses de concordance des temps lors de passages intempestifs et injustifiés du passé au présent sont à signaler. Quant à la forme, le style est soutenu, la langue élégante et agréable, presque précieuse, mais sans fioriture ni lyrisme, ce qui confère à ce livre une grande lisibilité.

Comme toutes les fresques familiales, La Storia di… est un roman attachant, que l’on lit avec un certain plaisir ; l’on est curieux de connaître le dénouement de cette fresque tragique et touché par la poésie du happy end.

STATUT :

Publication refusée chez Albin Michel.

Le manuscrit n’a jamais trouvé d’éditeur non plus en Italie.


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