Diane Langlumé - Journaliste

Critique de "Maledetta Gioventù" de Lidia RAVERA

Roman (306 pages)

mai 1999 par Diane Langlumé

RESUME :

Une famille comme tant d’autres : Carlo, le père, professeur de littérature, et Linda, sculpteur ; leurs deux enfants, l’aîné, Tommaso, puis la cadette Tilde. Les parents semblent filer le parfait amour, ils ont prévu de passer leur vingtième anniversaire de mariage en Inde. La veille du départ, Linda découvre par inadvertance une lettre d’amour dans la poche du manteau de son mari, lettre dont elle n’est pas l’auteur. La scène éclate, Carlo va dormir à l’hôtel. Le lendemain, il ne se réveille pas, et Linda embarque seule à destination de New Delhi. Elle pleure dans l’avion en regardant la place vacante à ses côtés. Elle se rend à l’hôtel Impérial où Carlo tente de la joindre, mais elle refuse de répondre. Elle change l’itinéraire qui avait été convenu et pour lequel tous les frais avaient été payés. Elle fait en sorte que son mari perde sa trace, tandis qu’elle part à la découverte de l’Inde profonde. Parallèlement, un chapitre sur deux, l’on découvre le chaos semé par l’absence de Linda, ou plutôt par les incartades sentimentales du père. L’amante est l’une de ses élèves, Mimì, à peine plus âgée que son fils Tommaso. Dès le départ de Linda, Carlo se découvre sincèrement amoureux de sa femme, et tente de rompre avec Mimì. Celle-ci, par dépit amoureux, se met à poursuivre Tommaso de ses assiduités, le relançant à la sortie de l’école. Tommaso ne tarde pas à tomber amoureux d’elle, mais il n’est que son jouet. La petite amie qu’il avait, Marta, le quitte. Tilde, en l’absence de sa mère qu’elle n’aime guère, car elle sent bien que Tommaso est son préféré, s’approprie son père, en bonne fille oedipienne qu’elle est. Carlo retombe une fois dans les bras de Mimì, alors que celle-ci couche avec son fils. Le désordre ne cesse de croître. Il atteint son apogée le soir où Mimì, névrosée, histérique, suicidaire, fait irruption dans l’atelier de Linda où Tommaso a désormais élu domicile, et tire sur les statues de Linda avec le pistolet qu’elle a dérobé à son père (et avec lequel elle avait l’intention initiale de tuer Carlo).

Pendant ce temps, Linda, elle, cherche l’oubli de la souffrance el s’éloignant de la civilisation. Ses amitiés sont significatives et reflètent son propre cheminement dans le dépouillement : une simple touriste au départ, Ingeborg, puis une voyageuse, Loo, et enfin une pélerine, Claire. Linda découvre l’apaisement après la douleur, les gestes mécaniques qui sauvent, les pensées qui guérissent. En Claire, être lumineux qui l’accompagne jusqu’au lieu de pélerinage, elle trouve un guide spirituel et une âme soeur. Elles finissent par s’unir charnellement, sans que la transition soit choquante. Le lendemain, Claire la quitte, pour lui permettre de retrouver le chemin de l’Italie.

Le mélodrame s’achève lorsque Carlo découvre Tommaso au lit avec Mimì : les adolescents se sont enfin trouvés, ce qui laisse aux adultes le champ libre pour reprendre une vie normale. Carlo, Tommaso et Tilde se rendent à l’atelier pour tenter de recoller les statues. A cet instant, Linda apparaît devant la porte. Et Tilde de dire qu’elle avait rêvé que sa mère reviendrait quand tout serait rentré dans l’ordre.

CRITIQUE :

Tout début par une banale histoire d’adultère, et par un voyage en Inde on ne peut plus cliché. Mais rien de ce qui suit n’ennuie le lecteur, bien au contraire. De cette fable du quotidien se dégage tout à coup une profonde philosophie de vie, poétique, vraie. A son arrivée en Inde, Linda se laisse aller à l’inertie, elle est incapable de décider, d’agir, de vouloir. Elle, dont la vie semblait toujours réglée, se sent désemparée, vide. Sa situation la redéfinit en termes de femme trompée, cocufiée, en termes de victime, forcée d’entrer dans la peau d’une femme qu’elle ne reconnaît pas. Elle se perd pour se retrouver. Sa quête d’elle-même est touchante, comme l’est le désespoir de son mari, traqué par une adolescente vaniteuse et déséquilibrée, et qui découvre que le plaisir de l’amour n’est pas dans le changement, mais dans la répétition des gestes connus, sécurisants, et que l’habitude a occultés : « Le mariage est ainsi. Presbyte. L’on ne parvient plus à voir ce qui se trouve devant nos yeux. » (p.231).

Le livre constitue une série de parcours initiatiques : Linda qui découvre son individualité et la vie après le chagrin au travers de l’ascèse ; Carlo qui prend conscience de son égocentrisme, de sa lâcheté, de son dessèchement intellectuel ; la famille qui découvre ses failles, son indifférence, et finit par se réunir. Même si le retour semble amoindrir le chemin parcouru spirituellement, Linda n’est plus la même. Elle a connu le véritable amour avec Claire, même si celle-ci peut apparaître comme une allégorie. A un moment, Linda la dessine, pour s’assurer de sa matérialité : « Tu as une qualité physique qui renvoie à quelque chose d’autre (...) Comme s’ils t’avaient destinée à exprimer une idée avec ton corps, ta démarche (...), je voudrais te dessiner pour être sûre que tu existes. »

Lidia Ravera connaît l’Inde comme quelqu’un qui l’a vécue de l’intérieur. Son écriture est d’une véracité rare, douloureuse, tranchante, sardonique, pleine de gouaille et d’amertume, la langue de quelqu’un qui a souffert mais a surmonté sa souffrance. Les personnages sont dessinés avec finesse et psychologie, le langage drolatique et cru de l’adolescence admirablement restitué (p.169), comme l’est le langage poétique et cultivé du père. Plus qu’un roman d’éducation, où chacun a une raison de détester la jeunesse, et finit par la surmonter, Lidia Ravera nous donne une leçon de vie et de maturité, car son livre est vivant. L’on respire avec Linda le parfum de l’Inde, mêlé d’aromates et de poussière. Les mots manquent pour décrire un roman d’une telle richesse. « Ici, ce ne sont pas les résultats qui importent, mais seulement les actions qui peuvent ou non les déterminer. Tu as vu comme ils lavent continuellement leurs habits. Si l’eau est fétide, cela leur est égal, ils ne veulent pas d’habits propres, ils veulent les laver. » (p.286). A l’image de son personnage, l’on ne ressort pas de ce livre de la même manière qu’on y est entré.

STATUT :

Publication refusée chez Albin Michel.

Jamais traduit ou publié en France à ce jour. Toujours disponible en Italie.



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