Diane Langlumé - Journaliste

Critique de "Echi di una voce perduta (Incontri, interviste e conversazioni con Primo Levi)" de Gabriella Poli & Giorgio Calcagno

Essai (365 pages)

août 1998 par Diane Langlumé

RESUME :

En l’espace de treize chapitres, deux journalistes amis de très longue date et collaborateurs de Primo Levi au journal La Stampa tentent de tracer une biographie de l’auteur. C’est en fait une passionnante autobiographie qui se dessine au travers des nombreuses interviews que l’auteur donne et où il se raconte lui-même avec une étonnante lucidité, justifiant ses opinions et le choix de ses thématiques littéraires. Les sources sont des plus diverses : articles de journaux, conférences dans les milieux scolaires, émissions radiophoniques, témoignages d’amis ou de personnes liées à l’Holocauste. Les auteurs se contentent d’agencer, d’établir une chronologie (parfois un peu confuse), un fil directeur, encadrent les citations et les commentent en ajoutant une précision au passage, le tout dans un souci constant de ne pas déformer la parole de Levi, ce qui peut entraîner quelques répétitions.

Ils examinent tout d’abord les romans qui retracent l’expérience d’Auschwitz, Se questo è un uomo, qui décrit le Lager et la vie quotidienne du Häftling 174517 déporté, puis La tregua, qui retrace l’infernal retour d’Auschwitz à travers la Pologne et la Russie en plein hiver. I sommersi e i salvati constitue le dernier volet de cette trilogie de la douleur, écrit peu de temps avant son suicide. Le livre examine la présence fondamentale du diable dans la culture allemande en établissant un parallèle avec le nazisme. Il sistema periodico, recueil de nouvelles portant chacune le titre d’un élément (Oro, Carbone...) souligne au même titre que Lilìt le besoin de Levi de communiquer son expérience, de l’analyser et de s’analyser lui-même sans répit à travers des personnages différents, comme si le souvenir du Lager revenait l’assaillir à intervalles réguliers.

Les auteurs évoquent ensuite la période des récits fantastiques, Storie naturali et Vizio di forma, écrits sous le pseudonyme de Damiano Malabella, comme pour s’excuser devant ses amis d’Auschwitz qui l’accusent de passer du témoignage collectif sur les camps de concentration à une littérature facétieuse. Viennent alors les romans : La chiave a stella, Se non ora, quando ?, dont le premier introduit la notion toute talmudique du travail comme valeur suprême, salvatrice. En effet, c’est grâce à son métier de chimiste que Primo Levi obtint un semi-traitement de faveur dans les deux derniers mois qui précédèrent sa libération et échappa ainsi à une mort quasi certaine : “al mio mestiere devo la vita”. Enfin, Poli et Calcagno examinent les recueils de poésie, L’Osteria di Brema, et Ad ora incerta, et les diverses traductions de Primo Levi (Lévi-Strauss, etc.), notamment celle qu’il effectua en 1983 du Procès de Kafka et qui fut acclamée par la critique.

Le livre se clôt sur un chapitre au titre évocateur : Il cerchio si chiude. Fatigué de vivre et d’espérer, de donner des interviews, de recevoir des montagnes de courrier, d’être appelé sans cesse aux quatre coins du monde, rattrapé par le souvenir insoutenable d’Auschwitz, Primo Levi referme le cercle le matin du 11 avril 1987.

CRITIQUE :

Calcagno résume très clairement l’homme Primo Levi dans l’introduction de Echi di una voce perduta. Un homme à trois facettes : le Juif, le chimiste et l’homme de lettres ; trois aspects qui se recoupent et se mêlent.

En toutes circonstances, et pour répondre aux journalistes qui le traitaient gentiment d’homme de lettres, Primo Levi revendiqua toujours son identité première de chimiste. Il refusa presque de vivre de sa plume, gravissant les échelons jusqu’à diriger l’usine de vernis dans laquelle il avait toujours travaillé, n’écrivant que le soir. A croire que les grands écrivains italiens naissent dans les fabriques de vernis, puisque Italo Svevo y travaillait lui aussi.

La personnalité de l’homme de science est omniprésente dans les écrits de Levi. C’est elle qui lui infère cette clarté et cette précision, ce style volontairement épuré, de peur que d’inutiles fioritures ne viennent gâcher le sens. C’est encore elle, qui affûte son regard et pousse Levi a disséquer le souvenir. C’est toujours le chimiste qui parle lorsque Levi dit que la Pologne, pour lui, c’est l’odeur du carbone et du malt grillé. Et le linguiste est proche du chimiste. A Auschwitz, Levi fait l’expérience des langues, réduit à écouter des phonèmes inconnus, victime de l’incommunicabilité organisée par les Nazis pour anéantir l’esprit des prisonniers. Une Tour de Babel à l’envers, dans laquelle un malentendu peut signifier la mort, qui fait naître en Levi le besoin inextinguible de parler et de raconter sans trêve pour ne pas que le souvenir s’efface. Dans le camp, l’écriture est considérée comme subversive, alors le Häftling 174517 mémorise, rédige dans sa tête Se questo è un uomo pour combattre sa propre réification : le titre le clame, on n’est pas homme lorsqu’on opprime, on ne l’est pas non plus lorsqu’on est opprimé.

Levi dit de ses deux autres identités qu’elles sont accidentelles. L’image du chimiste est la seule qu’il ait choisie. La poésie, elle aussi, est un accident. Une sorte de débordement émotif qui prend l’auteur au dépourvu et dont il refuse de répondre, contrairement à ses autres oeuvres. Levi écrit sous la pression du souvenir, pour exorciser le passé ; la mémoire est affaire de devoir : “Se noi taceremo, chi parlerà ?” (p.167). L’écriture est aussi pour lui le moyen de mettre de l’ordre. Il lit Rabelais, Villon, Swift, Conrad, mais affirme humblement que ses idées théoriques sur la littérature sont exiguës. La science-fiction le fascine, il aime l’ironie toute britannique de A Modest Proposal, et ses récits fantastiques sont calqués sur cet humour chargé de sous-entendus. Contre les critiques qui cherchent à lire dans sa science-fiction un discours caché sur le Lager, et contre ses codétenus qui le montrent du doigt, Levi s’insurge, réclame le droit de sortir de la littérature du souvenir.

Mais ce dont on retient évidemment le plus de ce livre et de Primo Levi, c’est inévitablement le Juif et son expérience des camps de concentration. Levi exprime des opinions qui prennent le lecteur à la gorge. Jamais auparavant on avait écrit ou parlé de cette façon, avec une objectivité aussi surprenante et pour le moins inattendue. L’on voudrait presque crier au scandale et l’on se rassoit en comprenant que l’on vient de lire une vérité, si crue soit-elle. Primo Levi dit de son hébraïsme qu’il est pur fait culturel, un accident du destin, une “joyeuse anomalie” au même titre que le nez tordu, “Je suis devenu juif à Auschwitz”. Levi n’était ni croyant ni pratiquant, et c’est ce qui fait l’originalité désarmante de son point de vue, ce qui lui permet de regarder son passé avec autant de détachement. Sortir ces phrases de leur contexte est dangereux, il faut lire le livre pour en comprendre toutes les nuances, et pourtant l’on ne peut s’empêcher de citer Levi lorsqu’il qualifie Auschwitz de “providenziale ma irripetibile regalo del destino (...) Il mio destino ha voluto che trovassi l’avventura proprio in mezzo al disordine dell’Europa devastata dalla guerra”. Primo Levi décrit l’Holocauste comme une expérience fondamentale, déclare que l’histoire se scinde en un avant Auschwitz et un après Auschwitz, qu’elle ne peut ignorer Auschwitz, mais qu’elle doit le dépasser. Et en effet, l’on sent que Levi a transcendé son expérience par la réflexion et l’écriture. Il se refuse à éprouver de la haine à l’égard des Allemands, sentiment aussi bas et méprisable que le nazisme lui-même, mais a soif de justice, met les pendules à l’heure.

Interrogé sur les procès d’ex-nazis qui clament leur innocence, leur ignorance des faits, ou bien encore l’obligation dans laquelle ils étaient d’obéir aux ordres, Levi répond que les responsabilités existaient à toutes les échelles, que les Kapos des camps tuaient pour le plaisir, il évoque la cruauté mentale infligée aux prisonniers, le fait qu’ils étaient volontairement gazés avec un produit pour exterminer les rats. Pour décrire le monde à rebours d’Auschwitz, Levi cite Macbeth : “Fair is foul and foul is fair (...) nell’ospedale si uccide”. A un homme qui lui écrit “Hitler nous a trahis”, Levi répond scandalisé : “nella mia biblioteca tengo Mein Kampf, dove Hitler ha promesso esattamente quello che ha mantenuto (...) se gli si può fare un elogio, è proprio quello di non essere mai stato un traditore”. Interrogé sur la politique d’Israël à l’égard de la Palestine, il condamne le militarisme gratuit d’Israël (p.301) et affirme sa conviction dans le fait qu’il faille déplacer le centre de gravité de l’hébraïsme vers le Nord, vers les Ashkénases, les rescapés d’Auschwitz.

En ce sens, Echi di una voce perduta constitue une éclatante leçon de sagesse, de relativité de l’histoire, et d’humilité à l’égard de ce que l’on a appelé la “paranoïa juive”, le témoignage rare d’un homme d’exception.

STATUT :

Publication refusée chez Albin Michel.

Jamais traduit ou publié en France à ce jour. Toujours disponible en Italie.

[Aucune illustration trouvée de la couverture]


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