Diane Langlumé - Journaliste

Critique de "L’Assedio"/"Le Siège" de Rocco CARBONE

Roman (183 pages)

juillet 1998 par Diane Langlumé

RESUME :

En se réveillant, ce lundi de mars, les habitants de la ville de M remarquent la couleur inhabituelle du ciel, d’un jaune menaçant, chargé de mauvais présages. Une pluie de sable ne tarde pas à tomber qui ensevelit progressivement la ville. La vie quotidienne ne peut plus se dérouler dans la normalité : les écoles ferment, les bureaux aussi, les lignes téléphoniques sont coupées, bientôt l’électricité et l’eau courante n’alimentent plus les maisons. Devant la violence de la tourmente et l’importance des dégâts occasionnés, les autorités se révèlent impuissantes. Les journaux italiens qui ont fait leur une de l’événement se désintéressent petit à petit de la ville de M, la seule à être touchée par cet étrange phénomène climatique que nul ne s’explique. L’armée stationne à l’extérieur de la ville, prête à intervenir, mais n’intervient pas, craignant de grosses pertes humaines et le déclenchement hypothétique de quelque maladie.

Devant cette situation, se dessinent deux camps, celui de ceux qui fuient la ville, abandonnant tout, et ceux qui restent, par lâcheté, par peur de l’inconnu, incapables de quitter une ville à laquelle ils ont dédié toute leur vie. Parmi eux, il y a Saverio et Cristina Morabito, leur fille de quinze ans Angela, et Maria, la mère de Saverio. Avec ceux de leurs voisins de pallier qui n’ont pu s’enfuir, le vieil Abramo, les jeunes mariés Demetrio et Lina, et le médecin Damiano avec sa femme Rosaria et son bébé, Saverio met en place un système d’entraide et de vie commune et instaure un partage des tâches. La ville semble morte durant les tempêtes et l’activité reprend lors des brefs moments de répit durant lesquels il faut faire la queue aux fontaines pour s’approvisionner en eau et chercher de la nourriture.

Les deux premières semaines, les habitants de la ville déploient toute leur énergie pour aider les plus démunis. Mais à mesure que la situation de crise s’instaure et que la nourriture commence à faire défaut, la situation dégénère rapidement. Retez, prêtre et ami de Saverio est attaqué en pleine rue par l’homme auquel il portait secours. Damiano s’installe à l’hôpital pour soigner les malades et blessés de plus en plus nombreux. Les boutiques sont mises à sac. Des prisonniers évadés se constituent en bandes armées, circulent ivres à bord de camions et élisent domicile dans une caserne. Ils font main basse sur la nourriture tout d’abord puis finissent par piller les maisons abandonnées en quête de richesses, violent et kidnappent les femmes, tuent les hommes qui leur résistent, emmènent les autres à la caserne pour leur servir d’esclaves.

Beaucoup meurent de faim, de soif, d’épuisement dans le sable, d’isolement aussi. La communauté constitue symboliquement le seul mode de survie possible. Demetrio commence à voler pour trouver de la nourriture, ce que les autres désapprouvent. Un jour, Demetrio les quitte, mais sa femme Lina reste avec les Morabito, effrayé par le bandit que son mari est en train de devenir. Peu après, Maria meurt de vieillesse. Angela se fait enlever en allant chercher de l’eau et le même jour, tandis que Saverio part à sa recherche, deux bandits pénètrent chez eux et violent Lina avant qu’Abramo ne les abatte en essuyant une balle. Ils sont obligés de fuir et de se réfugier dans l’église chez Retez. Abramo meurt en chemin. A l’hôpital, Damiano se fait enlever. Prêt à tout, Saverio décide d’agir. Il secoure un jeune homme que deux bandits menacent et vole un camion plein de vivres. Le lendemain, le jeune homme se fait prendre par les bandits et trahit Saverio avant d’être exécuté. Les bandits les emmènent tous à la caserne, où ils sont séparés, les femmes d’un côté (qui retrouvent Angela) et les hommes de l’autre (qui retrouvent Damiano).

Les femmes jouissent de tous les conforts mais en échange tiennent lieu de harem aux bandits, tandis que les hommes sont affamés, battus et réduits aux travaux les plus durs pour les affaiblir et endormir leurs désirs de révolte. Parmi les bandits, Saverio reconnaît Demetrio, le mari de Lina, qui se fait abattre sous ses yeux par un autre bandit en tentant d’empêcher celui-ci d’abuser de sa femme. Saverio, Retez et Damiano mettent en oeuvre une révolte qui échoue avec la mort de la moitié des prisonniers mâles et conduit à l’enfermement dans une cave des survivants pour trois jours et trois nuits au terme desquels une terrible tempête se lève. Les femmes délivrent leurs maris. A l’extérieur, le ciel est redevenu bleu. En comprenant la fin de l’état de crise, les bandits se sont enfuis, voyant l’armée entamer sa marche sur la ville. Le livre se clôt sur les pleurs de joie de Retez.

CRITIQUE :

L’Assedio est un livre qui en évoque beaucoup d’autres : La Peste de Camus, tout d’abord, dont on peut dire qu’il est un reflet appauvri. En effet, l’on reconnaît ce même péril venu de l’extérieur qui engendre la mise en quarantaine de toute une population, laquelle se retrouve piégée et livrée à elle-même. L’on retrouve les personnages du docteur, du prêtre, de l’homme de bien et puis ceux des profiteurs, ici incarnés par les bandits. Comme dans La Peste on peut lire en L’Assedio l’allégorie d’un combat intemporel, où la conscience et la prière tentent désespérément de repousser la violence et l’exploitation de l’homme par l’homme. On lit une nécessité identique de choisir pour défendre sa propre humanité. Le livre le dit clairement, “non bisogna vivere a tutti costi”, mieux vaut mourir que de vivre indignement.

Si L’Assedio ressemble en de très nombreux points à La Peste, il n’en possède hélas ni la richesse stylistique ni la profondeur philosophique, malgré quelques passages émouvants, comme celui-ci, dans lequel Damiano, le docteur, explique le sens de sa vocation : “In ogni malato (...) io vedo una sofferenza che mi commuove. Un dolore al quale non riesco a sottrarmi. Un’ingiustizia di fronte alla quale posso solo chidere perdono. Forse è questo il primo dovere di un medico : chiedere perdono” (pp.58-59).

L’Assedio est un livre “tous publics”, facile dans tous les sens du terme, et en lequel nous pourrions sans doute nous reconnaître et reconnaître nos voisins. Le style est épuré, réduit au minimum pourrait-on presque dire, retranscrivant l’ennui des personnages dans une ville transformée en sablier géant, réduits à attendre une délivrance qui semble ne jamais vouloir venir. En cela, L’Assedio s’approche beaucoup du Deserto dei Tartari de Buzzati. L’on y retrouve la même dimension fantastique, à ce détail près que L’Assedio a quelque chose des romans post-apocalyptiques que l’on voit transposés au cinéma sur fond sablonneux.

On peut toutefois y lire en filigrane une dénonciation du désintérêt d’une certaine classe de politiciens italiens pour le sud de leur pays, leur passivité et leur non-intervention face aux problèmes graves. L’on ne peut en effet croire à un hasard lorsque le narrateur précise que “M.” est “una città del Meridione”.

STATUT :

Publication refusée chez Albin Michel.

Publié chez Fayard (sept 2001, ISBN : 2213608024)



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