Diane Langlumé - Journaliste

Critique de "Ballata per un’estate calda" d’Athos BIGONGIALI

Roman (185 pages)

avril 1998 par Diane Langlumé

RESUME :

Le roman s’ouvre en hiver 1957 sur la mort d’un père, Fernando Vinciguerra, vue à travers les yeux de son jeune fils, qui se met en devoir de raconter les événements qui ont préludé à cette disparition. Et c’est un catalogue impressionniste qui défile sous nos yeux, tandis que le garçon dépeint les petits riens de tous les jours, la mort du chien Flik, le merle dans sa cage qui croasse “Vinci-guerra” plutôt que d’apprendre à voler ; détails d’un microcosme délimité par l’usine au bout de la rue, la terrasse du café sur la place et la mer en contrebas.

Fernando travaille au Cantiere, jadis chantier aéronaval, reconverti dans l’Après-guerre en usine automobile. Sa famille, comme celle de la plupart des ouvriers de l’usine, loge dans la via dei Fondi, delle Case Minime, quartier pauvre en marge de la ville. Ces ouvriers font partie de la vecchia guardia, tous travailleurs vétérans et émérites. Il y a les Ricci, les Malasoma, les Barontini. Tous syndiqués et inscrits au Parti Communiste, jaloux de leurs prérogatives d’anciens travailleurs dans un monde dont la face change, s’industrialise et les laisse pour compte sans qu’ils puissent y remédier. Ballata per un’estate calda retrace aussi cette dépossession progressive, tandis que les enfants jouent, se baignent dans la mer, et s’éveillent aux premiers émois amoureux. D’ailleurs, l’auteur l’annonce dès la mise en exergue rimbaldienne “que le temps vienne où les coeurs s’éprennent”. La fille de Fernando, Fiorella, surnommée Fiore, s’épanouit comme la fleur contenue dans son prénom, turbulente et fière, sous les regards envieux des femmes qu’elle éclipse par sa beauté et des hommes qui ne la posséderont jamais. Insouciante, elle danse le calipso melody, laissant entrevoir ses jambes nues. Elle flirte avec le jeune Ivan Malasoma, pour lequel elle a quitté Bruno Ricci, et désire en secret Dino Ferraù.

Dino est le fils du propriétaire de la fabrique de glace avoisinante. Sa situation familiale plus aisée ainsi que sa petite cicatrice sous l’oeil gauche font de lui un personnage mystérieux, inabordable, qui distille des rêves d’évasion. Il s’assimile lui-même à Peter Pan dans une allégorie du vol, révélant un aspect caractéristique de cette histoire, où les personnages ne sont ni tout à fait enfants ni tout à fait adultes, usurpant leurs traits réciproques. Ainsi, Fernando apprend à ses enfants à attraper les nuages. Il est veuf, le père de Dino aussi, et les enfants semblent évoluer sur le même plan que les adultes, avec des vies en miniature, mais néanmoins délivrées de toute tutelle. La seule figure maternelle est représentée par Madame Yvonne, Corse et veuve elle aussi, accompagnée de sa fille Martine, qui logent chez les Ferraù le temps de l’été. Martine flirte avec Dino, au désespoir de Fiore.

Un beau jour, le chantier brûle, ou du moins c’est ce que tous croient, alors qu’il s’agit des champs l’entourant, qui se sont embrasés à cause de la chaleur excessive. L’incendie anticipe la chute finale, qui intervient le dernier dimanche du mois de juillet 1957, lorsque tous les chefs de familles de la via dei Fondi reçoivent la lettre recommandée leur annonçant leur licenciement immédiat. La décision est sans appel, l’usine fermée, et ni le cortège de protestations, ni les pétitions, ni les piquets de grève qui s’essoufflent progressivement ne peuvent rien changer au sort de ces hommes et de leurs familles nombreuses. Le nom de Vinciguerra apparaît désormais comme une antithèse ironique alors que tout espoir est perdu, que les rêveries enfantines et conquérantes d’amour, de fuite et de rébellion sont annihilées, et que le père meurt en digne antihéros, laissant deux orphelins livrés à eux-mêmes.

CRITIQUE :

Ce dont on retient le plus de ce livre, c’est sa poésie pudique et intimiste, troublante dans la simplicité même avec laquelle elle nous est livrée. Le style allitératif de Bigongiali rythme le roman et lui confère la légèreté d’une ritournelle. L’on retrouve Marcel Pagnol dans l’évocation enfantine de cet été 1957, le chant des cigales, le rite de la sonnerie quotidienne du chantier qui finira par se taire, la métaphore filée du retour de la pluie après la sécheresse opprimante. Les saisons s’écoulent au gré des anecdotes, et dans ce chaos d’images enchevêtrées par le regard candide de l’enfance, l’on s’attarde autant sur le miracle lumineux des lucioles marines que sur la description de la mort de la mère, survenue quelques mois avant celle du père. L’originalité du roman émane toute entière de cette manière brute de décrire, parfois détachée, que possède l’enfant, laissant au lecteur le soin d’analyser. De la même manière, s’il observe attentivement la métamorphose de sa soeur aînée, jeune complice de son ouverture à l’amour, confident parfois, tandis qu’elle se vernit les ongles, se déshabille ; si son oeil attentif contemple le grain de sa peau, s’il lui répète dans son sommeil des mots d’amour qu’il a entendus ou lui tient compagnie dans son lit lorsqu’elle le lui demande, il semble pourtant trop jeune pour décortiquer ces événements et les relier aux fanfaronnades érotiques des garçons de son âge.

Ainsi, c’est surtout au travers des répétitions anaphoriques en début de chapitre (“In seguito mio padre disse...” p.1, p.37, p.91, p.121, etc.) que l’on note la progression inexorable vers une situation de crise au Cantiere, tandis que celui-ci est, dans les propos du père rapportés par son fils, tout d’abord assimilé à une caserne, puis à un pénitencier, puis les ouvriers à des poules à cause des reparti confino. L’incendie révèle aux ouvriers la précarité de leur situation, la fin d’une époque dorée pour eux. Le licenciement est perçu comme une trahison, un anéantissement lié à l’image de la mort, que dans la chaleur de l’été l’on avait presque oubliée.

Parfois, pourtant, le regard de l’enfant se fait critique, lorsqu’il oppose l’été insouciant des vacancières qui ignorent tout des réalités de “l’autre été”, celui de son père, de la via dei Fondi, de la canicule. Les vacancières, ce sont Madame Yvette et Martine, deux “soi-disant” Corses, s’exprimant en français dans le texte, et dont le français reste truffé d’énormes fautes de grammaire involontaires calquées sur l’italien (p.71 “Je voudrais que ce soit lui à dire”, p.155 “Je ne crois pas d’être la femme ideale”, etc.) . C’est là d’ailleurs le seul reproche que l’on puisse adresser à Bigongiali, d’avoir voulu se targuer de ces deux personnages assez flous, dont la présence -qui se voulait sans doute exotique- demeure relativement gratuite.

Au-delà du témoignage historique sur fond de “Miracolo Economico Italiano”, Ballata per un’estate calda rend aussi un vibrant hommage à ces trois cents hommes de l’usine Fiat de Marina di Pisa qui furent abusivement licenciés dans les circonstances mêmes que retrace le roman, à cause de leur appartenance à un parti ou un syndicat de gauche ou d’extrême gauche. Le livre est d’autant plus actuel que récemment, ainsi que l’auteur le souligne dans sa postface, le statut de “persécutés et licenciés par représailles politiques et syndicales” fut accordé aux anciens ouvriers par le Parlement italien qui les indemnisa en conséquence.

STATUT :

Publication refusée chez Albin Michel.

Jamais traduit ou publié en France à ce jour. Toujours disponible en Italie.



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